Matières en question |
vernissage : jeudi 22 juin 2006 |
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exposition : du 23 juin au 27 aoùt 2006 |
L’œil du fil.
Fil de soie ou de lin, rouge de cuivre ou bleu
velours. Un tracé s’enroule, disparaît, revient aux lumières. Il se mêle aux
autres, à leur tour noués, tressés en structures, textures et tissures, avec en
leur surface, des profondeurs infimes, petits points et éclats, mots doux et
voyelles scintillantes. Le tracé, de fil en fil, trame une histoire.
Se souvenir d’abord du vieux Delacroix, quand les
yeux, pleins encore des chaleurs du désert marocain où il devint coloriste, il
s’approche de la surface laineuse des tapis où s’exprimait l’artifice des
pratiques vernaculaires. Se rappeler la passion de Matisse pour les tissus et
celle de son premier mécène, producteur de motifs tissés.
Oui, avant de gagner les appétits des stylistes, avant
d’éclairer les sols et les murs, les sièges et les fenêtres, il y a bien des
fils en un certain ordre assemblés. Des œuvres en soi, plus tout à fait
projets, déjà objets d’art, lieux d’intuition et d’esprit, étendue de plaisir
aussi. Des fragments de couleurs indicibles que la lumière fait vivre au
moindre de ses variations. Des harmonies enfin inscrites dans les rythmes
divers et les entrelacs qui en exaltent l’intensité, avec, en lisière, des
vagues et des ressacs accrocheurs de soleil et de lune.
Mais comment en arrive-t-on là ? Depuis quelques
années, il existe à Bruxelles, au cœur des divers ateliers de l’académie des
Beaux-Arts, un lieu où cela se passe. Chaque jour, chaque minute qui passe trop
vite.
Pour peu, on entendrait les mains respirer. On y
produit de ces morceaux d’univers avec ou sans le recours aux techniques de
pointe, la curiosité des ailleurs et l’énergie des fleurs qui poussent. Oui,
ici, on marche, pas feutré ou pas de loup, à la rencontre de matériaux vivants
dont on devine peu à peu l’intelligence sinon la pensée. Entre le plasticien et
les raisons du fil, de l’outil, du support et du hasard, se tisse un premier
espace, un lieu d’entre deux dont l’œuvre sera en final le relais provisoire. L’œil
« au bout des doigts » et le matériau imaginant en dialogue constant
–salut Gaston Bachelard-, c’est avec le poétique que l’on renoue. Et donc, avec
l’émerveillement, l’étonnement, la surprise et le sourire. A force
d’expérimentations et sans œillère, en visant les liens premiers avec le
naturel, on accompagne ainsi, comme dans le Japon shintoïste, le désir
d’harmonie. Celui qui nous habite au plus intime dès lors que l’œil se
reconnaît dans la richesse des rêveries de la terre, du feu, de l’eau et de
l’air. Mais comment direz-vous, rejoindre tout cela à l’heure des autoroutes de
l’informatique? Dans l’atelier dirigé par France Marichal, on aime prendre les
chemins de traverses, traverser les friches, les champs, les rivières et les
mers. On aime les coquelicots, on observe, et on ouvre les portes à secrets. Celles
du plissement des montagnes et celui des océans. Celles de l’infiniment grand
du ciel et de son contraire, cellulaire. En chemin, on s’arrête devant l’œuvre
d’un architecte contemporain et devant son œuvre (l’orchestration de la lumière
changeante), on s’abandonne aux reflets du jour et des ombres parfois. Peu à
peu par cette force du regard, ce sont des retrouvailles qui s’offrent à la
rencontre. Et à partir d’elles, d’autres reliant le créateur avec les concepts
de métamorphose, d’effacement, de structures organiques voire d’appétits
d’éblouissements. Le temps s’inscrit dès lors au menu des tracés, des nœuds,
des déplacements. L’objet, si fragmentaire soit-il, porte une part de cette
gravité entrevue, ressentie et aussitôt, mise sur le métier. Peut-être un jour,
ces fragments que vous voyez ici se retrouveront dans un carrelage, un tissu
d’ameublement, une robe. Peut- être seront-ils encadrés, isolés en autant d’espaces de silence méditatif. Mais jamais
ils ne seront le fruit d’une gratuité, d’un savoir-faire, d’un calcul préalable
même si la rigueur, toujours, dialogue aussi avec les performances de
l’industrie de pointe. Comme le détail dans un tableau de Delacroix, la danse
des formes et des couleurs dans l’œuvre de Matisse, la lumière chez James
Turell et les murs d’Andy Goldsworthy. Comme quand on lève les yeux et qu’on
les porte au loin, au-delà de la valée. Oui, dans cet atelier de Design
Textile, il se passe quelque chose. Quelque chose de très actuel et d’unique
qui doit beaucoup à l’équipe qui en dirige les exercices (Amandine Fabry,
Dolorès Lambert, Colombe Roulin) et précise l’esprit. Quelque chose qui
s’incarne sous vos yeux et décline, avec ou sans module et luminaires parfois,
la lente traversée des apparences. Une réconciliation.
Guy Gilsoul